Glyphosate : une antenne de l'OMS accusée de partialité



A la suite de la controverse sur le glyphosate en Europe, le Parlement européen a lancé une investigation à l’encontre de ses propres agences de santé. Sans prendre en compte les doutes qui entoure le Centre International de recherche contre le cancer, qui fait l’objet de vives critiques outre-Atlantique pour ses méthodes jugées douteuses.

Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) est une antenne créée en 1965 par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) des Nations unies. Cette agence unique en son genre regroupe plus de 300 personnes de 50 nationalités différentes. Il est en charge de promouvoir la collaboration internationale dans la recherche sur le cancer et d’identifier les facteurs de risque liés à l'environnement et au mode de vie (produits chimiques, mélanges complexes, expositions professionnelles, agents physiques et biologiques, et facteurs comportementaux).

C’est sur la foi d’une monographie du CIRC consacrée au glyphosate en 2015 qu’une véritable controverse a vu le jour. C’est également sur la foi de cette monographie que le Parlement européen a décidé de lancer une enquête à l’encontre des agences européennes de la santé, ces dernières ayant exposé un point de vue divergent de celui du CIRC.

Or, ce dernier est au cœur d’une polémique entourant sa méthodologie ainsi que des suspicions de partialité. Ainsi, si en Europe, l’EFSA et l’ ECHA devraient être examinées à la loupe par la Commission spéciale du Parlement européen, outre-Atlantique, c’est le CIRC qui est sous le coup d’une enquête du Congrès américain.

Le CIRC, un organe de l’OMS au périmètre de recherche bordé

Le CIRC publie une série de monographies sur les risques cancérogènes pour l'homme constitués par divers agents. Les risques sont classés comme il suit :

Groupe 1 : agent cancérogène (parfois appelé cancérogène avéré ou cancérogène certain),

Groupe 2A : agent probablement cancérogène,

Groupe 2B : agent peut-être cancérogène (parfois appelé cancérogène possible),

Groupe 3 : agent inclassable quant à sa cancérogénicité,

Groupe 4 : agent probablement pas cancérogène.


 

Il s’agit donc pour le CIRC d’établir le degré de preuves disponibles quant à l’existence d’un danger – indépendamment de l’importance de celui-ci. Cela explique pourquoi la plupart des agents analysés par le CIRC ont été considérés comme cancérogènes potentiels ou probables, à l'image du glyphosate, des déodorants, mais aussi de l'aloe vera. Depuis 1971, plus de 1000 agents ont été évalués parmi lesquels plus de 400 ont été classés comme étant cancérogènes. Sur son site, on voit que le centre n’a retenu qu’un seul agent « probablement pas cancérogène ».

La classification du glyphosate est loin de faire l’unanimité. A vrai dire, aucune autre instance de l’OMS ne partage l’analyse du CIRC. Pour de nombreux agents, la grande majorité des études alternatives concluent de leur caractère inoffensif (notamment la propre maison mère du CIRC, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture – FAO – et l'Agence européenne des produits chimiques - ECHA).

Ainsi, en 1991, le CIRC avait classé le café comme « peut-être cancérogène pour l’homme » (Groupe 2B). Cet avis a été par la suite universellement contredit, et le café a été reconnu comme ayant un effet protecteur contre les maladies cardiovasculaires, respiratoires, rénales, les cancers et le diabète, Ces trouvailles sont récemment été confirmées par deux études publiées dans la revue médicale Annals of Internal Medicine. Même constat pour le maté, qui avait été décrié par le CIRC, pour ensuite être repêché par le World Cancer Research Fund (WCRF) et l’American Institute for Cancer Research (AICR).

Le Congrès américain pas convaincu par les trouvailles sur le glyphosate

Aujourd’hui, le CIRC est sous le feu des critiques par la commission des sciences, de l’espace et de la technologie de la Chambre des représentants des États-Unis. Celle-ci dénonce des pratiques non conformes à l’éthique et menace de couper leur financement de l’organisation. Christopher Wild, directeur du CIRC, a en effet reçu un courrier de mise en garde datant du 8 décembre dernier. Le document remet notamment en question le classement du glyphosate comme produit « probablement cancérogène » par l’institution, et souligne une nouvelle fois que les trouvailles du CIRC sont en désaccord complet avec celles des autres agences du monde (EPA aux Etats unis, ECHA / EFSA en Europe, BFR, agence française). Dans le détail, c’est la méthode du CIRC qui est remise en cause. Peut-on en effet évaluer le risque sans jamais s’intéresser aux dangers ? Sénateurs comme scientifiques en doutent de plus en plus sérieusement.

Les élus américains accusent également le CIRC d’avoir omis plusieurs conclusions scientifiques mettant en doute le caractère cancérogène de l’herbicide. « Des reportages récents dans les médias ont révélé des signes troublants de suppression, de manipulation et de conflits d’intérêts potentiels avec la monographie 112 sur le glyphosate », soulignent les membres du Congrès dans leur lettre. Un exemple : la phrase « Les auteurs ont conclu que le glyphosate n’était pas cancérogène chez les rats Sprague Dawley » aurait été remplacée par « Le groupe de travail n’a pas été en mesure d’évaluer cette étude en raison des données expérimentales limitées fournies dans l’article de revue ».

En Europe, malgré les controverses le CIRC fait toujours loi

Charles Jameson, qui dirigeait le sous-groupe du CIRC qui a réalisé la monographie 112 sur glyphosate, a botté en touche, et indiqué qu’il ignorait l’existence de ces modifications et qui était à leur origine. « La monographie finale représente le consensus scientifique de l'ensemble du groupe de travail », explique-t-il – une réponse qui pose des questions, soit de transparence, soit de partialité. De même, interrogé sur le sujet Christopher Wilde a lui aussi éludé la question, indiquant que « les classifications des risques de cancer faites par les monographies du CIRC sont le résultat de délibérations scientifiques de groupes de travail de scientifiques indépendants, libres de tout conflit d’intérêts ».

Christopher Portier, un autre scientifique lié au CIRC, est également dans le viseur des sceptiques.

Ce dernier a travaillé comme consultant pour deux firmes juridiques qui étaient en procès contre Monsanto – principale entreprise qui commercialise la molécule – au moment même où il était consultant invité sur la monographie du CIRC. Le quotidien britannique The Times évoque ainsi un « réseau de scientifiques activistes » qui se sont « engagés dans une action de lobbying intense à Bruxelles », au sein duquel M. Portier serait un membre important. Au plus fort de la crise en Europe, l’homme s’était fendu d’une lettre très critique à l’encontre de la décision des agences européennes de santé d’homologuer le glyphosate. Pressé par ces dernières de fournir les données scientifiques justifiant son avis, Christophe Portier ne répondra jamais favorablement à leur requête.

De fait, si les bases de l’enquête parlementaire européenne en cours aboutissent à blanchir les agences européennes de santé, il faudra peut-être que les regards se tournent vers ce qui se passent actuellement aux États-Unis. Le vent de controverses qui souffle sur le CIRC, s’il atteint l’Europe, pourrait changer radicalement les décisions politiques liées au glyphosate, et plus globalement, à la façon dont les autorités de santé évaluent les risques et les dangers.

Laura Valentini

Laura Valentini est technicienne de laboratoire en biologie depuis quatre ans. Elle est également militante associative au sein d'un réseau pour la vulgarisation scientifique.