La fracture territoriale, éternel axe de campagne des candidats à la présidence

80,44 %
En 2018, 80,44% de la population totale en France devrait vivre en
espace urbain.

Plus de vingt ans après la « fracture sociale » sur laquelle avait surfé la campagne victorieuse de Jacques Chirac, l'opposition entre les territoires « oubliés » que seraient les banlieues populaires et les campagnes françaises pourrait bien polariser le débat entre aspirants à l'Élysée. Au risque d'entretenir une dualité stérile entre les territoires français.

Territoires oubliés, territoires perdus de la République, France périphérique, déserts ruraux, diagonale du vide... : à quelques mois de l'élection présidentielle, ces expressions s'invitent – sans surprise – dans le débat public. A la fois marronnier des journalistes et marotte des dirigeants politiques, le thème de la fracture territoriale française est à nouveau à l'ordre du jour. « Depuis les émeutes de 2005, la situation s'aggrave dans les territoires urbains et ruraux fragiles et en particulier les grands ensembles et les campagnes reculées » analyse Karim Bouhassoun, conseiller politique, essayiste et auteur de « Que veut la banlieue ».

Historiquement, cette fracture territoriale désignait le décalage entre les banlieues urbaines et le reste du pays. « Construisant l'image d'une ville duale, (l'expression) avait permis de justifier le lancement de programmes urbains censés ''refaire société''' en réintégrant ces quartiers dans la ville », analysent les universitaires Renaud Epstein et Thomas Kirszbaum. Un discours opposant deux France irréconciliables, qui a connu une inflexion majeure : il ne s'agit plus d'opposer les centres-villes aux quartiers populaires que les territoires qui profitent de la mondialisation à ceux qui la subissent.

Émerge alors l'image d'une France périphérique, victime de la désindustrialisation comme de la raréfaction des services publics, oubliée de l'attention politique et des milliards de subventions arrosant les quartiers dits « prioritaires ». Certains élus, comme le conseiller départemental de la Seine-Saint-Denis, Vijay Monany (LR), estiment par exemple que « la banlieue n'a plus besoin d'argent mais que l'État y assume ses responsabilités régaliennes ».

Chasseurs, anti-pass, Gilets jaunes... : la grogne monte en régions

Les causes de cette France fracturée sont aujourd'hui connues. « On observe deux indices inquiétants qui expliquent la désertification et l’appauvrissement de la ruralité et de nos petites villes de provinces : la baisse de l’activité agricole et la baisse de l’industrialisation » rappelle le président et fondateur du groupe Européquipements Olivier Pelat. « En 1950, un actif français sur trois venait du monde agricole, en 2020, 1 sur 22. En moins de deux décennies, la France a perdu 40% de ses entreprises industrielles. Il y a cinquante ans, peu opposait la ville de la campagne, et une certaine complémentarité contribuait à l’unité nationale. Aujourd'hui, on ne peut craindre qu'un élargissement dangereux de la fracture entre ces deux mondes ».

De fait, le quinquennat d'Emmanuel Macron aura été celui au cours duquel la ruralité se sera rappelée au bon souvenir des « élites » urbaines. Ainsi du mouvement des Gilets jaunes , dont l'ampleur et la durée, mais aussi et surtout la détermination et la composition sociale de ses membres ont déjoué tous les pronostics. L'étincelle menant aux premières manifestations fut la question de la hausse du prix des carburants, problématique sensible dans les campagnes où la voiture individuelle demeure la condition sine qua non de l'indépendance professionnelle, sociale et économique.

Si la colère des Gilet jaunes est peu à peu passée au second plan avec la crise du covid, d'autres causes ont ravivé la flamme de cette contestation et cette rentrée voit ainsi se multiplier les appels à défendre la « ruralité », sous toutes ses formes. La Fédération nationale des chasseurs (FNC) et son président, Willy Schraen, entendent dénoncer les récentes décisions interdisant plusieurs chasses traditionnelles, (chasse à la glu ou celle à l'aide de cage et de filets), dénonçant une « écologie punitive », et s'inquiétant à terme d'une « disparition totale de la chasse ».

Dans le même temps, les manifestation des anti-pass sanitaire continuent de faire le plein. Elles auraient ainsi rassemblé plus de 120 000 personnes lors du weekend du 14 septembre. Des chiffres contestés par le « Nombre jaune », un groupe créé lors du mouvement des GJ, selon lequel les chiffres de participation officiels sont systématiquement minorés. La porosité des mouvements anti-pass et Gilets jaunes témoigne du caractère « intersectionnel » des revendications portées par les habitants de cette France périphérique, qui voient dans les décisions prises à Paris autant de vexations et d'attaques contre leurs libertés.

Ne pas opposer politique de la Ville et défense de la ruralité

L'élection présidentielle verra-t-elle donc s'affronter les banlieues et les campagnes ? Ce n'est pas à souhaiter, pour la journaliste des Echos Cécile Cornudet, selon qui « il n'y a aucune raison de les opposer ». L'éditorialiste relève notamment « qu'agir pour les uns réveille désormais la frustration des autres. A force de plans banlieues, les campagnes ont fini par avoir le sentiment que c'étaient elles les vraies oubliées, sur fond (…) de tensions identitaires ». Une frustration entendue par certains candidats qui, tels Arnaud Montebourg ou Anne Hidalgo, ont respectivement pris soin de vanter le « mouvement de retour à la terre ». Plus centriste, Emmanuel Macron a quant à lui assuré que la France n'était « pas réductible à un archipel à la dérive ». Quoi qu'il en soit, un remake de la fable du Rat des villes et du rat des champs sera, à n'en pas douter, au programme des aspirants à l'Élysée.